Une lecture de « La chambre détruite » de Jeff Wall

C’est à la fin des années soixante-dix qu’est présentée pour la première fois au grand public The Destroyed Room, une œuvre du photographe canadien Jeff Wall à l’occasion de sa première exposition à la galerie Nova de Vancouver, sa ville natale.

Cette photographie a été prise en 1978 et tirée en 1987 sur Cibachrome puis achetée en 1988 par le Musée des Beaux-arts du Canada. C’est une photographie de très grande taille (158.8 x 229 cm) dans laquelle on voit une chambre ravagée.

Jeff Wall présente une chambre aux murs rouges occupée par de nombreux objets sans dessus-dessous : matelas éventré, commode ouverte, chaise renversée, vêtements, chaussures et accessoires éparpillés. Seule une petite statue, au-dessus de la commode, semble avoir échappé « à la tempête ».

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The Destroyed Room, Jeff Wall, 1978

Au centre de la composition, un matelas éventré attire notre regard par une entaille unique et profonde telle une plaie. La commode dans le coin gauche de la pièce semble avoir été fouillée. Les tiroirs ouverts laissent entrevoir des vêtements. D’autres habits mais également des accessoires sont éparpillés dans l’ensemble de la pièce : on dénombre plusieurs chaussures à talon, rouges et noires, ce qui ressemble à des bijoux : colliers, bracelets et un chapeau entre les deux matelas. L’immense tas sur le côté droit de la chambre, en face de la porte, ne nous laisse distinguer que des couleurs. Les formes, non visibles, laissent libre cours à notre pensée de l’informe. Est-ce des vêtements ou des tissus divers ?
Posée sur la commode, une petite sculpture de couleur ivoire règne au-dessus du désordre. De par sa posture et ses vêtements, nous pouvons suggérer qu’il s’agit d’une danseuse. Elle tient dans ses mains les bords de sa longue robe. La danseuse nous apparait comme sur le point de tournoyer à la manière de Loïe Fuller, danseuse par qui la dans contemporaine est née. Par ailleurs, le soulèvement gracieux de son habit, bien que plus bas, rappelle les ailes d’un ange. Sa seule présence donne aux spectateurs un sentiment d’espoir dans cette chambre chaotique imprégnée de violence. Paradoxalement, cette petite danseuse posée de manière très droite, procure une sorte de stabilité. Elle suscite l’idée d’une présence humaine « survivante », qui surveille la pièce et donc le spectateur, comme « un œil qui veille ». Elle apparaît comme le témoin impuissant d’un massacre. La pureté et la légèreté qui s’en dégagent ne font qu’accentuer la violence de la scène.

Sur la gauche, à droite de la porte, à hauteur des yeux, se trouve un objet, vraisemblablement un miroir. La couleur écarlate et le potentiel reflet de la même teinte font écho à l’ambiance de la pièce. « Les miroirs feraient bien de réfléchir un peu plus avant de renvoyer les images. » dit Jean Cocteau dans Le sang d’un poète, nous rappelant que le miroir porte avec le spéculaire, ce double sens de réflexion lumineuse et de capacité réflexive, qui nous est proposée ici comme une invitation, même si, dans cette scène, ce que réfléchi le miroir c’est seulement la couleur rouge.

Autre lacération : le mur dont la tenture est déchirée au fond de la pièce crée une forme aléatoire laIssant voir une poutre et l’isolation de la chambre. Le rouge des murs nous fait ressentir un grand chaos, ponctué par quelques touches de ton plus clairs et pastels. Nous notons ça et là quelques appels de couleur (boîte à bijoux en bas à droite, tissus dans le tas de vêtements à gauche, chapeau entre les deux matelas).

Plusieurs axes dirigent nos regards. Les deux seules issues et sources de lumière de cette chambre sont la fenêtre à droite et l’ouverture de la porte à gauche mais elles sont barrées par des étais. On aperçoit alors l’envers du décor : un studio. Nous assistons à une mise en scène magnifiquement orchestrée par le photographe où il suggère des scénarios potentiels, nous laisse des indices.

Nos yeux parcourent la scène d’objets en objets, la couleur rouge dominante met en exergue le caractère sanglant et ravagé de l’histoire de cette chambre.

Que s’est-il passé ? Les détails féminins laissent à penser qu’une histoire passionnelle tragique s’y est déroulée. Au spectateur de créer sa propre interprétation à partir de l’imaginaire suggéré dans ce simulacre. Le photographe met en scène ce qui semble avoir été une scène de vie quotidienne qui s’est arrêtée là, comme suspendue à un acte violent. Si nous n’avons pas de doutes sur le caractère fabriqué de l’installation, notre trouble est entier face à son réalisme.

La photographie de Wall trouve une luminosité inédite grâce au dispositif sur lequel elle est présentée car elle est insérée dans un caisson à lampe fluorescentes (179 x 249 x 20.6 cm). Ce procédé, qui peut rappeler l’encadrement des peintures classiques, est en fait directement emprunté aux caissons d’affiches publicitaires éclairées que l’on trouve en ville, dans le métro ou encore les aéroports.

Sa composition est à mettre en relation avec le studio dans lequel se passe la scène, visible notamment grâce aux étais. Joël Benzakain, commissaire de l’exposition The Crooked Path (Le Sentier biscornu) qui a eu lieu au musée des Beaux Arts de Bruxelles en 2013 dit à propos de Jeff Wall « C’est un photographe qui réinvente la photographie et qui la réinvente avec la peinture, d’abord en la présentant dans des grands caissons lumineux, en la reliant au cinéma, c’est-à-dire que c’est quelqu’un qui a compris à un moment que si on voulait continuer à faire une photographie contemporaine, il fallait prendre en charge et en compte tous les supports visuels qui étaient nés depuis que la peinture existe et jusqu’à aujourd’hui. »
Jeff Wall lui, dit « Je commence par ne pas photographier. Cela décrit très bien mon travail.[…] La reconstruction est une transformation, mais une transformation qui reste fidèle a l’originale ». [ source ]

Dans la vidéo de présentation de son travail (Série Contact – Photographie – Arte), Jeff Wall dit s’être inspiré de La Mort de Sardanapale (1827) du peintre romantique Eugène Delacroix.
Dans ce tableau, Delacroix représente l’instant de l’histoire où le roi Sardanapale ordonne le « suicide collectif » de toute sa cité. Ses plus proches sont assassinés et sa ville incendiée. D’après ses consignes, il ne devait rester que des ruines de Ninive (sa ville). Jeff Wall transpose une réalité d’un autre temps à celle d’aujourd’hui et nous en montre une fin alternative.

La mise en scène de La chambre détruite suit les grandes lignes de composition du tableau du maître. Une composition triangulaire oriente le regard du spectateur vers la petite statue, perchée en haut de la commode, comme une allégorie de Sardanapale. La diagonale partant de la chaise cassée au matelas éventré chez Jeff Wall prend la place des trois femmes promises à la mort dans le tableau de Delacroix. Outre la composition nous retrouvons dans ces deux oeuvres la présence du rouge sombre voire sang. Le caractère enchâssé de la première source de l’œuvre de Jeff Wall pousse notre réflexion au delà des limites temporelles et culturelles. Julien Zanneta (« Voir la peinture iconoclaste : Jeff Wall et la mort de Sardanapale ») souligne la fragilité évidente de la situation des femmes dans cette société.

La chambre détruite tisse de nombreux liens artistiques indépendamment du temps et des domaines culturels. Bien que la source de cette photographie reste indéniablement tirée de l’œuvre d’Eugène Delacroix La mort de Sardanapale, plusieurs recherches on conduit notre raisonnement vers d’autres possibilités d’assimilation. Julien Zanetta rappelle par exemple que la photographie de Jeff Wall est inspirée de la peinture d’Eugène Delacroix qui est elle même tirée de la pièce de Lord Byron Sadanapalus, a tragedy (1821).

Si les sources d’inspirations de La chambre détruite semblent très nombreuses et que l’histoire de la peinture regorge de similarités avec « La chambre détruite », nous pouvons également signaler le fait que la méthode de transposition qu’utilise Jeff Wall, est partagée par d’autres artistes contemporains.

Arman par exemple avec « portrait de Iris Cler » réalisé en 1962 et par le matelas éventré qui évoque « Les fentes » de Lucio Fontana (depuis 1949). Par ailleurs, le souffle d’œuvres plus classiques s’ajoute à notre réflexion. Les photographies de Jeff Wall sont des réinterprétations, à la manière de la réécriture littéraire, des œuvres classiques qui l’inspirent. Par exemple A studden gust of wind du peintre japonais Hokusai ou encore de Picture of women, photographie qui est une reprise explicite de la peinture Un bar aux folies bergères de Manet. Jeff Wall suit un procédé de reprise et de substitution, il reprend la structure d’ensemble et y introduit la référence. Cindy Sherman elle, révise des tableaux de grands peintres pour les mettre « au goût du jour ». Nous pouvons citer parmi ses œuvres, un autoportrait en Bacchus dans lequel l’artiste reprend l’œuvre en se grimant et y adopte la même posture à la manière des tableaux vivants.

Dans le film « La Ricotta » de Pasolini, les acteurs prennent des poses de grands personnages issus de peintures classiques. La chambre détruite aborde également quelques liens avec des œuvres cinématographiques. Sur une vision un peu plus comparative entre artiste, nous pouvons rapprocher le travail de Jeff Wall de celui de Mark Lewis, qui, après avoir pratiqué la photographie, explore les possibilités de l’image en mouvement. Ainsi, il produit des films qui se présentent comme des suites d’images soigneusement composées dont le lent travelling se déroule dans le silence le plus complet. Les deux artistes se réfèrent à la peinture et à la transposition photographique. Leurs manières de procéder semblent proches. Ils délimitent et choisissent le territoire de leurs opérations et préparent minutieusement tout le matériel technique. L’œuvre de Jeff Wall opère donc une proximité avec beaucoup d’œuvres et de champs disciplinaires.

La littérature présente – même de manière intertextuelle via son inspiratrice, La mort de Sardanapale, elle même issue de Sadanapalus, a tragedy Lord Byron (1821) – nous permet d’avancer qu’une relation existe entre l’œuvre de Jeff Wall et par exemple le thème de la féminité. Baudelaire écrit à propos de la peinture de Delacroix : « Et tout ce harem de beautés si éclatantes, qui pourrait le peindre aujourd’hui avec ce feu, avec cette fraîcheur, avec cet enthousiasme poétique ? Et tout ce luxe sardanapalesque qui scintille dans l’ameublement, dans le vêtement, dans les harnais, dans la vaisselle et la bijouterie, qui ? qui ? ». ». Ceci nous amène à réfléchir à la « destruction féminine », également questionnée par l’œuvre d’Anne-Marie Bélanger « Visite à la chambre détruite » dans laquelle l’artiste à inséré une femme dans le décor de la photographie de Jeff Wall.

La chambre détruite n’est assurément pas une « simple » photographie. Elle intègre tout un processus de pensée : une mise en scène, une relation avec une peinture, faite pour interroger le spectateur.

L’artiste : Né en 1946 à Vancouver au Canada Jeff Wall est un artiste photographe contemporain. Il est issu d’une famille de la « middle class » aisée et cultivée. En 1968 et 1973 il fait des études d’histoire de l’art à l’université de Vancouver et rédige une thèse sur le mouvement dada et plus précisément sur le photomontage et le cinéma qu’il a soutenue en 1977. Il commence les tableaux photographiques en 1977. Il s’intéresse à la peinture et voulait faire aussi bien qu’elle avec la photographie. Il veut montrer au spectateur que la photographie est un outil de fabrication documentaire qui mène à une réflexion sur la réalité. Jeff Wall, à travers ses photographies, indique son intérêt et ses connaissances tant en histoire de l’art qu’en arts plastiques. Son travail s’appuie sur une approche iconographique à partir de laquelle, tout comme en peinture, il travaille ces photographies en faisant poser des modèles.

Le groupe master 1 CPECP 2014_2015 : Cecilia Antonelli, Alice Armant, Emeline Lechertier, Magalie Thiaude, Véronique Tran, Lucie Babin, Sandra Debiagi, Lihong Shi, Juliette Souksi, avec Luc Dall’Armellina en atelier d’écritures collectives.

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