Dessine-moi un dessein

Two Stage Transfer Drawing

1971
Dennis Oppenheim

Dennis Oppenheim (né en 1938 – mort en 2011) est un artiste contemporain américain. Il est diplômé d’un bachelor of Fine Arts and crafts d’Oakland, puis d’un master of Fine Arts à l’Université Stanford de Palo Alto. Il est surtout connu pour ses œuvres de Land Art, ainsi que pour ses installations dans des endroits atypiques et pour ses inspirations provenant d’éléments naturels , architecturaux, mécaniques et industriels. Il travaille également sur le rapport au corps. Parmi ses œuvres les plus célèbres nous retrouvons : Annual Rings (1968), qui présente une réflexion sur le temps, le lent et le rapide, l’éphémère de l’existence et le caractère immortalisant des photographies, avec une création de cercles concentriques sur la glace. Device To Root Out Evil, au contraire, présente une église en bois renversée et en équilibre qui suggère un travail davantage architectural. Dans son univers contemporain nous pouvons donc observer que Dennis Oppenheim est un plasticien complet qui met en œuvre ses réflexions aussi bien à travers la peinture que le design, en passant par l’art in situ et l’architecture.

Dans les années 1960, il gagne en notoriété et participe à des expositions de groupe à travers le monde : au MOMA, au MET, ou encore au Centre Georges Pompidou. 
Puis il se met à concevoir, seul, des expositions à Londres, à Paris et aux États-Unis. Dans les années 1970, il  travaille également en collaboration avec son assistante, Amy Plumb, qui deviendra son épouse. 

 

Il réalise des performances, des vidéos, des écrits, de la photographie,  des installations parfois sonores, des sculptures… Ses performances prennent place dans divers lieux : en intérieur, extérieur, espace publique. Pour l’artiste, le plus important est l’acte de réalisation, le moment de création en lui-même, son processus, et non vraiment l’œuvre en tant que « produit fini ».
Dennis Oppenheim

Dennis Oppenheim – source wikiart.org – © et droits réservés

« Two Stage Transfer Drawing » est réalisée en 1971 aux États-Unis, c’est une performance filmée, en deux parties, titrées : « Returning to a past state » (7:53 min) et  « Advancing to a future state » (11:55 min).  De 1969 à 1972, Dennis Oppenheim met en scène son propre corps et celui de son fils Eric, et travaille sur la relation corps-art à travers la transformation et les interactions entre les êtres humains.
Cette œuvre est visible au Centre Georges Pompidou à Paris.  [voir note ]
Returning to a past state

Advancing to a future state

Returning to a paste state

Returning to a paste state

Dans cette performance de 20 minutes, filmée en noir et blanc et sans bande son, nous pouvons voir un adulte ainsi qu’un enfant torse nu. De dos en plan fixe américain, leurs visages ne sont pas visibles.
Dans un premier temps, l’adulte dessine sur le dos de l’enfant au feutre noir pendant que l’enfant dessine lui même sur une surface plane, verticale et blanche (paperboard). Les deux protagonistes reproduisent les mêmes formes presque simultanément à travers le contact du feutre sur le dos. Le dessin produit parait abstrait et aléatoire. On peut principalement observer  les divers déplacements de leurs mains dessinant, en un « fil » ininterrompu, des formes géométriques.  
Puis, dans un second temps, les rôles sont inversés : l’enfant dessine sur le dos de l’adulte en utilisant le même procédé. 

Nous remarquons alors que le trait de l’adulte est plus précis que celui de l’enfant. Cependant, l’enfant optimise plus l’espace que ce soit sur le dos de l’adulte ou que ce soit sur la surface du paper-board. Le père regarde très peu ce que produit l’enfant contrairement à ce dernier qui observe beaucoup ce que fait son père. L’enfant s’avère etre plus curieux que son père et cette performance semble correspondre d’avantage à un jeu pour lui. 

La progression de l’œuvre est lente, cette temporalité s’explique en partie par la concentration nécessaire à la bonne réalisation de l’exercice. Le point de départ du dessin, dans les deux cas, se situe entre les omoplates. Il n’y a vraisemblablement pas de for me attendue, les deux protagonistes sont libres dans leur mouvement et leur dessin, respectant toutefois des directions élémentaires : droite, gauche, en haut et en bas.

A partir de la description visuelle de l’œuvre, nous pouvons envisager plusieurs pistes d’analyses.
Nous pouvons considérer le dessin produit sur le dos de l’un des protagonistes comme une réponse à un stimulus sensoriel de la part de l’autre protagoniste. On constate une distorsion du schéma corporel entre dessin sur le corps et dessin sur le papier : sur la feuille de papier, le dessin est plus étriqué, plus compact que celui réalisé en simultané dans le dos. Il apparait que la conscience du corps est altérée, la partie du dos étant un territoire aveugle. Il est nécessaire pour les performeurs de se concentrer uniquement sur le ressenti du toucher afin de rendre plus consciente cette partie du corps. L’enjeu est alors de ressentir et de se concentrer pour accéder à une nouvelle conscience corporelle. Nous pouvons penser que cette performance poursuit un travail de traduction qui amène à une représentation singulière. La peau serait donc capable de « penser ». Effectivement, c’est le contact entre le feutre et le dos, soit  » le toucher « , qui permet à Dennis Oppenheim de retranscrire le dessin de son fils.  La peau possède une batterie de récepteurs sensoriels qui répondent à différents stimuli, comme le toucher, le contact, les variations de température ou la douleur. Ces récepteurs sensoriels sont capables de fournir des informations complexes sur la forme géométrique de l’objet touché et ainsi d’effectuer des calculs comme le feraient les neurones du cortex cérébral (à droite, à gauche, lentement ou rapidement ). A travers cette œuvre, l’artiste montre que la peau possède des capacités connectées à celles du cerveau, comme la compréhension de l’espace ou du temps. Ainsi peut-elle être considérée comme un outil de réflexion sur le sujet.

« On ne peut pas ne pas communiquer » dit Paul Watzlawick. Lors de cette performance, l’artiste et son fils se mettent dans une situation de communication non verbale pour mettre en scène une expérience esthétique. C‘est grâce à une relation de complicité, de concentration, d’attention, que dans une certaine lenteur, les dessins prennent forme. La performance qui met en scène  la  reproduction du même dessin va en réalité déboucher sur une interprétation du dessin « premier ». Tour à tour, l’enfant et son père traduisent leur ressenti corporel en dessin mais, force est de constater que ce qui est transmis n’est pas forcément ce qui est reçu. C’est là ce que la théorie de l’information de Shannon et Weaver (1948)  a thématisé avec la notion de bruit, qui perturbe le canal de communication, entraînant une différence entre ce qui est communiqué et ce qui est reçu.
Le spectateur observe une relation mimétique qui soustend un contrôle du geste et peut ressembler à une manipulation de l’autre. Pour le dire autrement, l’enjeu de leur performance pourrait se résumer à : « Qu’est-ce que tu sens de ce que je te donne ? » et « Comment le retranscris-tu ? ».

Avec cette performance, à la croisée de la transmission, de la réception et de la retranscription, peut-on voir un parallèle entre dessin et dessein ? *

A travers la performance de Dennis Oppenheim  nous proposerons deux pistes d’interprétations ;  le corps comme moyen de transmission, et le dos comme objet de diverses symboliques.
Le corps est perçu dans cette performance, comme médium, il n’est plus propriété de l’artiste, de ce fait, il devient alors un système de passation entre l’esprit et le dessin. Il est  également un moyen de transmission par lequel le lien entre le père et le fils est mis à nu. Dans la vidéo, les transmissions paternelle et familiale sont explicitées, notamment par la  présence des titres des parties : « Part 1 = Returning to past state » et  » Part 2 = Advancing to a future state. » Par ces actions, sont symbolisés l’évolution, la passation, l’héritage et surtout l’échange entre le père et son fils. En effet , à propos de cette oeuvre Dennis Oppenheim explique que : 
« Quand je fais progresser un marqueur le long du dos d’Eric, celui-ci tente de reproduire le mouvement sur le dos. Mon activité stimule une réponse cinétique (énergie d’un corps en mouvement) de son système sensoriel. Je suis donc un dessin à travers lui , Dennis Oppenheim. 

Dès lors, nous pouvons nous demander comment la transmission est mise en place. Comment transmettre ? Qu’est-ce qui est réinterprété ? Quel message est  véhiculé lorsque je transmets ? 
Ici, la transmission est créée par le biais d’un moment artistique : un dessin. Visuellement, nous pouvons remarquer une fracture entre les deux dessins ce qui souligne la perception individuelle de chacun. Ainsi, la forme reste la même mais l’expérience sensitive est différente. Les dessins sont semblables mais pas identiques. Ce phénomène nous amène à réfléchir sur une éducation sans parole : tout ce qui est non verbal et participe pourtant à une transmission. Quelle place le mimétisme tient-il dans la transmission, dans l’éducation, dans la médiation ?
Néanmoins, cet exercice peut également être révélateur d’une « manipulation », qu’est-ce que tu sens de ce que je te donne et comment le redonnes-tu à ton tour ?; c’est une question qu’a travaillé l’école de Palo-Alto, notamment à travers de l’une de ses applications, la thérapie familiale : qui de l’enfant ou du père fabrique l’autre ?

Outre l’utilisation du corps comme moyen de transmission, l’œuvre de Denis Oppenheim évoque d’autres interprétations relatives au corps, notamment à la symbolique du dos, qui tient une place prépondérante dans l’œuvre.

En psychanalyse, le dos est le lieu de l’inconscient de par son caractère inaccessible visuellement et tactilement. Le dos peut aussi être perçu comme une partie vulnérable, une partie du corps porteuse d’énergie : là où on ne peut pas voir mais où on peut ressentir.

L’autre aspect symbolique du dos est associé à l’arrière, au passé, et l’avant à l’avenir. Le passé, c’est ce qui a été mais n’est plus, ce qui est « derrière nous », et lavant du corps, le torse, c’est ce qui existe à présent, qui est tourné vers le devenir. A travers cette interprétation, nous retrouvons la notion de « transmission«  évoquée plus haut. Le fils dessine sur le dos, cela appartient au passé, tout comme l’enfance bientôt. C’est l’évolution de l’homme, le passage de l’enfance à lâge adulte. Dans la première partie de la vidéo on distingue le petit garçon au premier plan, c’est l’enfance puis le père au second plan, c’est l’adulte. Ce passage peut être vu au travers du dessin : celui du fils est imprécis, instinctif, celui de l’adulte est réfléchi et plus lent. Il a peut-être perdu son insouciance, et son innocence, il est probablement plus mature, contrairement au dessin d’enfant, encore libre, lui, des contraintes esthétiques et sociales. Dailleurs le titre de l’œuvre « Stage Transfer Drawing (Returning to a Past State)«  indique sans doute que Denis Oppenheim retourne à l’état passé, à l’enfance, lorsque son dessin transparait à travers l’enfant qu’est son fils.

Reste la clôture de cette performance : qu’est-ce qui détermine la fin de chaque séquence ? Sur quels critères l’adulte puis l’enfant décident-ils que le dessin est achevé ? Ce mystère demeure, comme celui des sens possibles de toute œuvre d’art.

Solène Burlot, Alyse Chan, Cinthia Da Silva, Gaspard Daguzan, Zoi Davari, Camille Gabas, Marie Gérard, Masresha Goix, Coline Jacquemin, Eva Kerzerho, Axelle Legrand, Louise Mercier, Line Obame, Ella Pradal-Morand, Leslie Prudhomme, Camille Serrano, Thomas Smette, Sarah Tourtelot, Mélanie Vaillant, Léa Vassiliu, étudiants master 1 2015-2016 CPECP, texte écrit en collaboration sous framapad.org dans l’atelier d’écritures numériques de Luc Dall’Armellina

Notes :

Performance, restitution vidéo noir et blanc, silencieux, caméra Betacam SP, format PAL, achat en 1996 par le Centre Pompidou, Paris, numéro d’inventaire : AM 1996-83. Visible au Musée National d’Art Moderne, Centre Pompidou au niveau 4 – Espace Nouveaux Médias et Films.

Extrait de la vidéo en ligne (youtube) :

Pour prolonger :

Site de l’artiste : http://www.dennis-oppenheim.com/

Sur l‘école de Palo-Alto :  https://fr.wikipedia.org/wiki/École_de_Palo_Alto 
Dominique Picard, Edmond Marc, L’École de Palo Alto, PUF, Collection : Que sais-je ? http://www.cairn.info/l-ecole-de-palo-alto–9782130606628.htm 2013
     
Anne Beyaert-Geslin (dir.), Entre sens et signification,  La Sorbonne, Collection esthétique, série images analyses, 2006 : https://goo.gl/c7jv4F

A voir également :

A Feedback Situation, Dennis Oppenheim  1971

Article du groupe master 1 CPEPC 2015-2016 : Solène Burlot, Alyse Chan, Cinthia Da Silva, Gaspard Daguzan, Zoi Davari, Camille Gabas, Marie Gérard, Masresha Goix, Coline Jacquemin, Eva Kerzerho, Axelle Legrand, Louise Mercier, Line Obame, Ella Pradal-Morand, Leslie Prudhomme, Camille Serrano, Thomas Smette, Sarah Tourtelot, Mélanie Vaillant, Léa Vassiliu, avec Luc Dall’Armellina en atelier d’écritures collectives.

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